lundi 26 juin 2017


Se taire peut être une musique,
une mélodie différente,
qui se brode en fils d’absence
sur l’envers d’un étrange tissu.


Roberto Juarroz




lundi 19 juin 2017



Ma renarde, pose ta tête sur mes genoux. Je ne suis pas heureux et pourtant tu suffis. Bougeoir ou météore, il n'est plus de cœur gros ni d'avenir sur terre. Les marches du crépuscule révèlent ton murmure, gîte de menthe et de romarin, confidence échangée entre les rousseurs de l'automne et ta robe légère. Tu es l'âme de la montagne aux flancs profonds, aux roches tues derrière les lèvres d'argile. Que les ailes de ton nez frémissent. Que ta main ferme le sentier et rapproche le rideau des arbres. Ma renarde, en présence des deux astres, le gel et le vent, je place en toi toutes les espérances éboulées, pour un chardon victorieux de la rapace solitude.

René Char

lundi 12 juin 2017



L'été chantait sur son roc préféré quand tu m'es apparue, l'été chantait à l'écart de nous qui étions silence, sympathie, liberté triste,
mer plus encore que la mer dont la longue pelle bleue s'amusait à nos pieds.

L'été chantait et ton cœur nageait loin de lui.
Je baisais ton courage, entendais ton désarroi.
Route par l'absolu des vagues vers ces hauts pics d'écume où croisent des vertus meurtrières pour les mains qui portent nos maisons.
Nous n'étions pas crédules.
Nous étions entourés.

Les ans passèrent.
Les orages moururent.
Le monde s'en alla.
J'avais mal de sentir que ton cœur justement ne m'apercevait plus.
Je t'aimais.
En mon absence de visage et mon vide de bonheur.
Je t'aimais, changeant en tout, fidèle à toi.

René Char


mardi 6 juin 2017

Comment ça va auprès d'une autre? 
Plus facile, non? - Coup de rame! 
En peu de temps, telle une côte, 
Le souvenir de moi s'éloigne,

De moi restée île flottante 
(Le long du ciel - pas sur les eaux!) 
Âmes, âmes! Non pas amantes 
Mais sœurs - oui: vous! - serez plutôt.

Comment ça va près d'une simple 
Femme? Sans vraies divinités? 
Ayant jeté du trône-olympe 
Votre reine (sans y rester),

Comment ça va - ça se démêle - 
Ça se blottit? - Puis au lever? 
Et le tribut de l'immortelle 
Trivialité, dites, pauvret?

«Les convulsions et les syncopes - 
Suffit! Je vais louer un toit.» 
Comment ça va avec n'importe 
Laquelle - vous, élu par moi?

La pitance - bien plus mangeable? 
Mais si ça vous lasse, tant pis! 
Comment va près d'un simulacre, 
Vous - bafoueur du Sinaï! 

La nouveauté, il vous en reste 
Au bazar? Las de magie mienne, 
Comment va près d'une terrestre 
Femme, qui n'a pas de sixième

Sens? 
Allez: heureux, c'est bien sûr? 
Non? Dans l'abîme au ras des mottes 
Comment ça va, chéri? - Trop dur? 
Dur comme pour moi près d'un autre?

Marina Tsetaeva
Photo Kerstikphotography©


jeudi 1 juin 2017



Est-ce que tu crois qu’un jour,
Là sur le bas-côté,
Tu me laisseras sans voix,
Sans rien
Que du sable,
Entre mes mains
Que des marées d’écume?

Est-ce que tu crois qu’un jour
Là comme un vieux seigneur, saignant,
Tu me laisseras en croix,
Éclater la lumière
De nos corps dans l’écume,
Dans les marées d’écume?

Est-ce que tu crois toujours qu’on peut vivre d’amour?
Ouais, quand l’eau n’est plus fraîche,
Quand laisse échapper le cœur
Trop de sang dans l’écume,
Dans des marées d’écume.

Est-ce que l’on tiendra assez loin?
Est-ce qu’il y a quelque chose après?
Est-ce que tu sauras nager loin?
Est-ce qu’on se prend pour mieux se laisser?
Tombées comme des poussières de Dieu,
Y’a plus que des cendres entre nous deux,

Entre les flots
Et les crocs aux rétines,
Dis-moi est-ce que tu m’aimes?
Est-ce que tout ça vaut la peine?
J’en doute.

Est-ce que l’on tiendra le chemin?
Est-ce qu’on s’en souviendra après?
Est-ce qu’on ouvrira les yeux demain?
Est-ce qu’on se prend pour mieux s’oublier?
Est-ce qu’on aurait pu s’aimer mieux?
Mieux souffler les braises?
Entre nous deux,
Y’a plus que les flots
Et des crocs à nos rétines,
Dis-moi est-ce que tu m’aimes?
Est-ce que ça valait la peine?
J’en doute.

D. SAEZ



lundi 22 mai 2017

Cette lumière peut-elle 
tout un monde nous rendre ? 
Est-ce plutôt la nouvelle 
ombre, tremblante et tendre, 
qui nous rattache à lui ? 
Elle qui tant nous ressemble 
et qui tourne et tremble 
autour d'un étrange appui. 
Ombres des feuilles frêles, 
sur le chemin et le pré, 
geste soudain familier 
qui nous adopte et nous mêle 
à la trop neuve clarté.


Rainer Maria RILKE


jeudi 4 mai 2017



Dès que j'aperçois un ruisseau et des montagnes mes yeux malades s'écarquillent,
Où que je marche mes sandales en paille effleurent la mousse épaisse,
De tous les objets de ma vie m'étant déjà débarrassé,
je n'emporte que mes pinceaux et mes ustensiles pour le thé.



LU YU