lundi 19 février 2018


Pas une chose au monde qui ne soit nuage. 
Nuages, les cathédrales, pierre imposante et bibliques verrières, qu’aplanira le temps. 
Nuage l'odyssée, mouvante, comme la mer, neuve toujours quand nous l’ouvrons. 
Le reflet de ta face est un autre, déjà, dans le miroir et le jour, un labyrinthe impalpable.
Nous sommes ceux qui partent. 
Le nuage nombreux qui s’efface au couchant est notre nuage. 
Telle rose en devient une autre, indéfiniment.
Tu es nuage, tu es mer, tu es oubli.
Tu es aussi ce que tu as perdu.


Nuages (I) /  Jorge Luis Borges / Les Conjurés / traduction par Claude Este­ban
Photo Ferdinando Scianna/Magnum Photos
Jorge Luis Borges /  Palerme / Sicile / 1984

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lundi 12 février 2018

Annie

Sur la côte du Texas
Entre Mobile et Galveston il y a
Un grand jardin tout plein de roses
Il contient aussi une villa
Qui est une grande rose

Une femme se promène souvent
Dans le jardin toute seule
Et quand je passe sur la route bordée de tilleuls
Nous nous regardons

Comme cette femme est mennonite
Ses rosiers et ses vêtements n’ont pas de boutons
Il en manque deux à mon veston
La dame et moi suivons le même rite

Guillaume Apollinaire



mardi 6 février 2018

Je me défends de toi chaque fois que je veille
J'interdis à mon vif regard, à mon oreille,
De visiter avec leur tumulte empressé
Ce cœur désordonné où tes yeux sont fixés.
J'erre hors de moi-même en négligeant la place
Où ton clair souvenir m'exalte et me terrasse.
Je refuse à ma vie un baume essentiel.
Je peux, pendant le jour, ne pas goûter au miel
Que ton rire et ta voix ont laissé dans mon âme,
Où la plaintive faim brusquement me réclame...
Mais la nuit je n'ai pas de force contre toi
Mon sommeil est ouvert, sans portes et sans toit
Tu m'envahis ainsi que le vent prend la plaine.
Tu viens par mon regard, ma bouche, mon haleine
Par tout l'intérieur et par tout le dehors.
Tu entres sans débats dans mon esprit qui dort.
Comme Ulysse, pieds nus, débarquait sur la grève
Et nous sommes tout seuls, enfermés dans mon rêve.
Nous avançons furtifs, confiants, hasardeux,
Dans un monde infini où l'on ne tient que deux.
Un mur prudent et fort nous sépare des hommes
Rien d'humain ne pénètre aux doux lieux où nous sommes.
Les bonheurs, les malheurs n'ont plus de sens pour nous
Je recherche la mort en pressant tes genoux
Tant mon amour a hâte et soif d'un sort extrême
Et tu n'existes plus pour mon cœur tant je t'aime
Mon vertige est scellé sur nous comme un tombeau.
Ce terrible moment est si brûlant, si beau,
Que lorsque lentement l'aube teint ma fenêtre
C'est en me réveillant que je crois cesser d'être


Anna  De Noailles
Photo Anna, comtesse Mathieu de Noailles,
née princesse Bibesco-Bassaraba de Brancovan (1876-1933) - 1922 Collection BNF, Paris



lundi 5 février 2018

Vous dire Merci.....
Vous dire Beaucoup.....
Vous dire Merci Beaucoup...

C'est presque incroyable ! 1139 textes publiés depuis l'ouverture de ce blog...
( un peu plus en vrai, mais j'ai fait un peu de "ménage" ) 

 140226 pages vues ( statistiques à l'instant ) ....

Merci Beaucoup


M@claire©
Photo M@claire©







lundi 29 janvier 2018

Il n'y a que des pas. Des pas derrière moi.
En reste
Ici, dans l'argile encore fraîche qui m'a lié au chemin.
Mais souvent ce mot va au feu. Très loin dans la chaleur. Dans ma voix il durcit. Alors dans l'achèvement il n'est plus qu'une tuile. Il couvre. Il préserve. Il protège. D'un autre feu.
Plus froid.
Je ne vis qu'en ce que j'ai à écrire. Ou, différé par mon silence : habiter. Là où je ne resterai pas.
Quelques pas hors de moi.
Jusqu'à toucher la haie.
En sortir.
Pour avancer
alors il me faut, comme si je ne voyais pas, toucher ma voix, lui chercher une porte ou de l'herbe. Lui faire dire ce que je cherche. Maintenant. Ainsi ce n'est pas de l'ombre que je recueille mais l'herbe.
Puis le nuage
ou le hêtre.
Avec ça je me fais une corde. Je suis dans mes mots. Jusqu'à l'écriture. J'appartiens à ce qui est dit, au chemin.
Alors je peux charger le jour sur mon épaule et monter.
Et partir.
Vers la maison de mes mains.

Thierry Metz - Terre© Opales/pleine page


lundi 22 janvier 2018

De tout, il resta trois choses :

La certitude que tout était en train de commencer,
la certitude qu'il fallait continuer,
la certitude que cela serait interrompu avant que d’être terminé.

Faire de l’interruption, un nouveau chemin,
faire de la chute, un pas de danse,
faire de la peur, un escalier,
du rêve, un pont,
de la recherche
une rencontre.


Fernando  Pessoa






lundi 15 janvier 2018



Dans une rue, au cœur d'une ville de rêve.
Ce sera comme quand on a déjà vécu :
Un instant à la fois très vague et très aigu... 

Ô ce soleil parmi la brume qui se lève !
Ô ce cri sur la mer, cette voix dans les bois !
Ce sera comme quand on ignore des causes :
Un lent réveil après bien des métempsycoses :
Les choses seront plus les mêmes qu'autrefois
Dans cette rue, au cœur de la ville magique
Où des orgues moudront des gigues dans les soirs.
Où les cafés auront des chats sur les dressoirs.
Et que traverseront des bandes de musique.
Ce sera si fatal qu'on en croira mourir :
Des larmes ruisselant douces le long des joues,
Des rires sanglotes dans le fracas des roues.
Des invocations à la mort de venir,
Des mots anciens comme un bouquet de fleurs fanées !
Les bruits aigres des bals publics arriveront,
Et des veuves avec du cuivre après leur front,
Paysannes, fendront la foule des traînées
Qui flânent là, causant avec d'affreux moutards
Et des vieux sans sourcils que la dartre enfariné.
Cependant qu'à deux pas, dans des senteurs d'urine.
Quelque fête publique enverra des pétards.
Ce sera comme quand on rêve et qu'on s'éveille !
Et que l'on se rendort et que l'on rêve encor
De la même féerie et du même décor.
L'été, dans l'herbe, au bruit moiré d'un vol d'abeille.


Paul Verlaine